sortie hivernale

Equipage le 2007-01-26

un texte de saison...

Il faisait froid. Encore plus froid qu'au cœur de la nuit, constata Tim. Les étoiles, qui avaient brillé très fort, n'allaient pas tarder à pâlir, pour laisser la place à un soleil timide. On était à la fin janvier, et la température devait flirter avec le zéro.

Engoncé dans son ciré doublé de plusieurs pulls, Tim était à la barre depuis la veille au soir. Il regardait les petites crêtes phosphorescentes qui jouaient à rattraper son bateau. Oui, il faisait froid, et pourtant il n'aurait donné sa place pour rien au monde.

« Seul maître à bord… La formule consacrée » pensa-t-il. Il n'avait de comptes à rendre à personne. Le seul compte-rendu qu'il aurait pu faire, c'était celui du bonheur. Celui d'être libre, par-dessus tout. Libre de choisir sa route, d'élire son point de chute. Et il se retrouverait dans la matinée dans quelque port de pêche, ceux qu'il préférait. Parce que les odeurs de poisson et de varech y ont un parfum violent, parce que les couleurs des bateaux y sont plus chaleureuses, et que les hommes qu'il y trouverait lui ressemblaient. « Garce de mer…» disaient-ils. Mais aucun n'aurait voulu changer de métier.

Lors d'une de ses dernières sorties, il avait passé la nuit blotti contre une coque en bois. Un léger frottement l'avait sorti de sa somnolence. Passant la tête par le capot, il vit une énorme muraille qui le dominait de plusieurs mètres, glissant sur l'eau du port à venir le frôler : un thonier qui rentrait… Une voix calme à l'accent patoisant lui avait dit, du haut de la lisse :

Dors, mon gars, dors. Faut pas te déranger pour nous.

Et il s'était endormi pour de bon, veillé par les lampadaires du quai, en pensant à la délicatesse de ces pêcheurs qui avaient fait leur possible pour ne pas le réveiller, lui qui s'était mis, sans le savoir, à leur place…
Le jour était maintenant levé depuis une bonne heure, quand il franchit les passes avec le flot, et accosta le long du môle, à la voile. Après s'être amarré, il put enfin descendre dans la cabine et se faire un café brûlant.

Aux premiers temps de son apprentissage, Tim s'était longuement entraîné à faire des manœuvres à la voile, accostage d'un quai ou prise de corps-mort. Il s'en félicitait maintenant, car son vieux moteur avait tendance à lui jouer des tours. Et puis surtout pour la beauté du geste, pour la satisfaction d'une manœuvre réussie sans avoir cédé à la facilité, pour le plaisir.

Il ressentit d'un coup la fatigue de la nuit. Il ferma le capot et laissa le petit gaz allumé, afin qu'il se créé un peu de chaleur. Puis il s'allongea sur sa couchette, enlevant juste son ciré. Son esprit flottait entre veille et sommeil, cet état second fait de rêve et de réalité. Il n'eut que le temps de couper le gaz, à portée de main, avant de sombrer.

Réveillé un peu plus tard par le bruit d'une pinasse qui venait s'amarrer derrière lui, il se refit un café, qu'il avala bien chaud, et sortit.
La mer était haute. Enchâssé entre ses maisons aux toits gris, le port hivernait. Une mouette le survola en piaillant un long cri plaintif, et alla se poser sur la pomme de mât d'un bateau bâché. Le soleil perçait difficilement la brume bleue et ténue qui cachait les lointains.

Le vent d'Est qui l'avait si bien poussé cette nuit avait considérablement molli. « Il faudra que j'en tienne compte pour rentrer demain » pensa Tim.

Il se dirigea vers la boulangerie, qui se trouvait à deux pas, y acheta pain et chocolat, puis à l'épicerie d'à côté pour quelques provisions, poussa enfin la porte d'un des bistrots du port.

Tim aimait cette ambiance chaude et animée des cafés de pêcheurs, où il se berçait des vois rauques et rocailleuses qui parlaient de mer.

Au bar, il commanda un ballon de rouge. Les hommes s'étaient tus lorsqu'il était entré, puis les conversations avaient repris. Deux d'entre eux étaient accoudés près de lui. Le plus âgé, en vareuse et casquette bleue, se retourna :

- Des plaisanciers dans le coin par ce temps-là, on peut pas dire qu'on en voit beaucoup. C'est vous qu'êtes amarré au môle ?

- Oui, répondit Tim. Le temps de déjeuner. J'ai fait route cette nuit. Je repars tout à l'heure pour mouiller en face de l'île. Une traite de quelques milles. Demain je repars chez moi.

- Eh! ben mon vieux, dit l'autre en levant les sourcils, faut en vouloir… Moi je mettrais pas mon chien dehors. Nous, c'est pas pareil, il faut y aller. Mais quand on n'est pas obligé !…

Un groupe, au bout du comptoir, s'était arrêté de parler. Ils écoutaient. Ils attendaient ce que Tim allait dire. Ils pressentaient une bonne histoire à raconter aux autres, ceux qui n'étaient pas encore rentrés, celle du fêlé qui "fait du bateau" quand il gèle.

- Si je veux naviguer, c'est hors saison que je peux le faire, dit Tim. Je travaille dans un port de plaisance, et c'est pendant les vacances des autres qu'il y a le plus de boulot. – l'homme à la casquette faisait signe à la patronne de remplir les verres – et ça me convient tout à fait. Vous voyez, j'aime la mer, et j'aime l'hiver. L'eau et le ciel ont des couleurs différentes. On y voit des éclairages, des nuages qu'on ne verra jamais en été.

- On y voit surtout des coups de chien, mon gars, lança un des hommes du groupe.

Les autres rirent.

- Le mauvais temps, ça se prévoit, répondit Tim. Je ne suis pas inconscient. J'aime bien la brise, mais j'irais pas me jeter dans la gueule du loup. Au port, on suit la météo. En venant ici, j'étais assuré d'un beau temps pour plusieurs jours. L'anticyclone est bien établi. J'aurai de l'Est, à l'aller comme au retour. Le froid, c'est rien, il suffit de se couvrir.

- Fils, dit familièrement la casquette bleue, tel que je te vois, tu iras loin : « Si tu veux vivre vieux marin, arrondit les pointes… »

- … et salue les grains coupa Tim en souriant. Puis il demanda à la patronne de remettre une tournée.

Il n'y avait plus de pêcheur, plus de plaisancier. Il n'y avait que deux hommes de mer qui trinquaient. Ils avaient la même maîtresse, sauvage et tendre, douce et violente. Et ils s'étaient reconnus.

Quand il sortit du café, Tim vit que la mer avait commencé de descendre. Il se hâta d'avaler quelque chose de chaud, hissa les voiles, et se décolla doucement du quai.

« Avec cette petite brise, il va me falloir presque quatre heures » pensa-t-il.

Il avait choisi de dormir au mouillage, devant une petite plage de l'île. Après examen de sa carte, il savait qu'il serait abrité du vent nocturne.

Tim adorait les cartes marines. Il passait de longs moments à les détailler, passant d'un phare à une balise, d'une pointe à une anse, dont tous les noms le faisaient déjà rêver. Il tentait d'imaginer la réalité, de comprendre l'organisation du paysage marin, et gravait dans sa mémoire roches et zones de courant, afin d'éviter une mauvaise surprise, et de pouvoir goûter son plaisir totalement. Car vigilance n'était pas synonyme d'inquiétude, loin de là. Tim savait qu'il apprenait à chaque sortie, avec passion et humilité.

- L'école de la vie, de la vraie vie, se dit-il à haute voix. Il lui arrivait souvent de se parler.

Il dut arrondir une pointe malsaine, balisée d'une méchante perche, avant de mouiller son ancre par quelques mètres d'eau, sur fond de sable.

Le courant avait ralenti la traversée, et il faisait déjà presque nuit. Tim s'empressa de noter le cap de sortie, celui qu'il faudrait prendre si – tout est toujours possible – le vent venait à tourner, rendant intenable son abri d'un soir.

Le relief n'était pas bien haut, mais il suffisait à couper le vent, qui recommençait à se muscler, faisant entrer dans l'anse, en contournant la pointe, la petite houle qui berçait le bateau.

Avant de refermer le capot, Tim jeta un regard circulaire. Il ne put qu'à peine distinguer, à une centaine de mètres, la bande de sable blanc qui mourait dans l'eau sombre. Levant la tête, il se vit veillé par les premières étoiles. Il sut à ce moment qu'il avait sa place là, ce soir, dans cette solitude glacée que nul ne songerait à lui disputer. Il savait aussi, avec la certitude de ses sens, que sa nuit serait tranquille.

Demain il rentrerait, ses voiles appuyées par cette brise régulière qui l'amènerait jusqu'au port….

Les derniers commentaires :

 
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pierre-yves
bravo Gebe
une histoire simple, authentique, écrite tout en finesse avec les mots qu'il faut. Cette histoire va directement à l'âme sans passer par le cerveau... émotions...
Si je puis me permettre une critique, je dirais que c'est même trop beau, angélique peut-être.. On s'attendait à une bagarre au bar, une baston virile, pour une femme, un coffre, une place, une bite.. des poings écorchés, des nez éclatés, des mains fatiguées de frapper, celles-là même qui, un peu plus tard, signent la réconciliation en en larguant les amarres du voileux enfin respecté..
mais c'est ton histoire Gébé.. elle est très bien et ne tiens pas compte de mes divagations triviales..
Merci et bravo à toi ! on en veut d'autres !
samedi 17 février 2007 00:57
 
Photo_19
jeanlittlewing
Beaucoup de talent chez GB
A quand un recueil parsemé d'aquarelles !!
vendredi 16 février 2007 22:00
 
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reynett
C'est l'hiver mais
ce soir, j'ai le coeur au chaud. Je termine ma journée de travail par la lecture de cette " tranche de vie " que tu dépeins si chaleureusement.
Ton récit est tendre, savoureux et me fais rêver. J'y revois un 1er jour de Janvier où tout était gris dehors - le thermomètre flirtait avec le zéro - pas âmes qui vivent à des kilomètres à la ronde - et nous étions sur l'eau : que du bonheur. Oui, tu viens de me faire partager un moment de bonheur.
C'est simple le bonheur, non ? c'est comme quelques mots-fleurs posés ça et là, comme si de rien n'était, pour le plaisir... pour notre plaisir.
Merci Guy. et surtout, continue à nous enchanter.
vendredi 16 février 2007 21:40
 
3dauphinsmini3
CLK
C’est tout comme ça…
Tu as su créer l’ambiance. Il faut écrire comme d’autres peignent, par petites touches. Aucune ne fait le tableau, mais l’ensemble inspire plus qu’il décrit. Le froid (« Quand il pleure de ces temps là Le froid tout gris qui nous appelle »), la solitude (« …tout seul peut-être mais peinard… »), l’indifférence du décor un peu engourdi mais qu’il faut toujours déchiffrer, météo, marées (« Une mathématique bleue, Sur cette mer jamais étale D'où me remonte peu à peu Cette mémoire des étoiles ») et puis la chaleur des hommes, semblables puisqu’ils vont aussi sur la mer ; tellement plus humains quand l’humain se fait rare…Ton tableau, on le reçoit comme un cadeau, merci, on le comprend par des souvenirs, on le savoure par philosophie. Qu’avons-nous donc tant compris par la voile que d’autres ne savent pas ?
lundi 05 février 2007 15:53
 
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Merci ...
Quel plaisir que de lire ces quelques lignes!
lundi 05 février 2007 15:13
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